LA PRESSE - Avignon
CREATION FESTIVAL OFF D'AVIGNON 2011 - ESPACE ROSEAU
J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne
de Jean-Luc Lagarce // Mise en scène Catherine Decastel
Création AVIGNON avec Anaïs Pénélope Boissonnet, Catherine Decastel, Typhaine Duch, Maïlis Jeunesse, Grégory Oliver, Florence Wagner
LA PRESSE



Même si Jean-Luc Lagarce est un des auteurs contemporains les plus joués en France, cela reste difficile de le mettre en scène. Son écriture, déjà centrée sur le discours, est si présente que la mise en scène peut vite paraitre maladroitement "illustrative".
Le J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de la compagnie Ubwigenge remplie bien le challenge, portant un regard original sur cette pièce de l’attente.
La metteur en scène, Catherine Decastel, y construit un bon équilibre entre jeu et dialogue. Le tableau épuré oscille entre surréalisme et réalisme et met à la trappe tout sentimentalisme. L'écoute en devient plus prenante. L'habillement des personnages illustre également ce refus de représentation pure. Les cinq femmes portent la même tenue, noire, et leurs visages sont peints de blanc. Elles se "démasqueront", "démaquilleront" à la fin, dans une scène de rituel très belle où la pression retombe dans un moment éphémère d’acceptation de leur destin.
On apprécie une grande énergie dans le jeu et dans l’inventivité des propositions. La fougue de ces femmes, parfois plus hyènes qu’endeuillées, donne une force nouvelle à chaque mot.
Les moins prévoyants devront faire des efforts : la salle était comble !
Camille Briffa



Catherine Decastel est auteure et metteure en scène de théâtre et grande voyageuse ! Elle a effectué plusieurs séjours au Rwanda. Frappée par l’énergie des jeunes artistes du pays, elle a souhaité participer à la reformation du tissu culturel anéanti par la guerre. Elle a fondé la compagnie Ubwigenge(« indépendance » en rwandais) qui réunit des comédiens rwandais et français. La compagnie, déjà bien implantée au Rwanda, est présente cette année en Avignon avec le spectacle "J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne" de Jean-Luc Lagarce.
Catherine et ses compagnons ont aussi réalisé une série de petits entretiens filmésintitulée "Itinéraire d'Avignon" qui va à la rencontre du public et des professionnels. Pour tenter de comprendre les attentes de chacun, et pourquoi pas, de faire émerger des propositions. "C'est une façon d’interroger nos métiers, de se positionner par rapport à l'héritage de nos pères".
"J'etais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne" de Jean-Luc Lagarce se joue jusqu'au 31 juillet à 14h à l'Espace Roseau

Cinq femmes, un homme, elles l’ont attendu longtemps, il est revenu… pour rester, pour mourir? Elles attendent enfin les mots, viendront-ils ? La compagnie Ubwigenge nous propose un beau travail sur la pièce de Jean Luc Lagarce : «J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne».
Catherine Decastel, la jeune metteuse en scène, nous en offre une lecture aux accents troublants, comme venue du lointain des tragédies antiques. Pourtant, elle nous parle bien d’un aujourd’hui et elle orchestre l’histoire avec un beau talent ; elle chorégraphie l’espace et le chœur monte, d’évidence, du corps de ces cinq femmes.
Mère, sœurs, toutes enfermées dans une longue histoire, récoltée, mais aussi construite ; elles se débattent dans le piètre écho qu’offre, à leurs « rêves », le retour de « l’enfant chéri ».
Elles se « libéreront » mot à mot de « l’héritage ». Ici les masques tomberont à l’eau, elles se laveront de « leurs aînées » pour défiger leurs visages et révéler leurs traits de vérité.
De ce geste, la parole ouverte s’invitera pour « déjouer » le poids des « traditions » dans la société de femmes qu’elles forment. Le débit se fera plus rapide, plus« badin », comme pour témoigner du flot de mots trop longtemps contenus. Les sourires et les rires arriveront.
La « vengeance » est entière contenue dans cette scène ; de la soumission, de l’effacement (feins, les mots de la petite ose nommer ce « détail »), on passe à la « cruauté » qui « libérera » du joug de « l’oppresseur ».
Le frère de son statut « d’icône » devient « Beau au bois dormant », mais, ses « princesses », libérées par les mots, n’auront, au final, que l’envie de le laisser en sommeil.
Ce travail est fragile, tout comme le texte est fort. Il présente encore quelques imperfections, mais il fait montre d’une belle personnalité et d’un bel imaginaire.
On se prend à se laisser apercevoir un travail plus au cordeau, un texte plus maîtrisé. Ce, au point où ces jeunes femmes n’auraient plus « crainte » que l’ensemble laisse voir, autant qu’entendre, les failles à vif qui leurs dictent les mots. Qu’elles soient donc toutes cinq dans leur maison et laissent la pluie tomber en torrents pour laver les années silences de ces femmes papier enfermées dans leur « désir » de l’enfant roi.
Aller voir « éclore » une voix, c’est joyeux. Nous avons là, avec Catherine Decastel, une belle graine de talent pour un demain qui ne se boucherait plus les yeux sur cequ’il sait, mais qui, de là, tenterait d’ouvrir un temps où laisser libre espace à la parole dite.
Bernard Gaurier – Le Tadorne


Le blog de Jean-Pierre Longre
Les pièces de Jean-Luc Lagarce ont notablement enrichi et renouvelé, s’il en était besoin, le langage théâtral contemporain. Son succès actuel, quinze ans après sa mort, est largement justifié, et il n’est pas étonnant que plusieurs compagnie du Off se soient courageusement attelées à ses textes. J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne (Espace Roseau) tient, du point de vue esthétique, la promesse de son titre. La belle et sobre mise en scène de Catherine Decastel, les gestes, les pas, les attitudes, les mots des cinq comédiennes (C. Decastel, Florence Wagner, Anaïs Pénélope Boissonnet, Maïlis Jeunese, Typhaine Duch), vestales évoquant la fuite, la longue absence et le retour du frère et fils (Grégory Oliver), tout concourt à servir un texte dense, ressassant, incantatoire, qui creuse profondément les sillons de la violence, du désir, de l’amour, de la haine, du désespoir, de l’appétit de vivre, et qui sème dans le cœur et l’esprit du spectateur les émotions contradictoires et durables propres au grand théâtre.


