Héritage - Note d'intention
« Héritage »
D’après « Agatha » de Marguerite Duras
Ecriture et mise en scène de Catherine Decastel
Chorégraphies de Wesley Ruzibiza
Au centre de la scène, un voile, frontière du dicible.
Devant le voile, les enfants d’Agatha, devenus adultes, parlent. Les enfants d’un couple incestueux.
Derrière le voile, un couple danse. Le couple incestueux.
En lisant Agatha, ce n’est pas tant l’inceste, que les silences qui l’habitent et parcourent en trajectoires invisibles ses profondeurs, qui ont retenu notre attention. « L’inceste ne peut être vu du dehors, écrit Duras, il n’a pas d’apparence particulière. Il ne se voit en rien. Il en est de lui comme la nature. Il grandit avec elle, meurt sans être jamais venu au jour… ».
C’est pourquoi l’inceste ne parle pas, il se voit derrière un voile, celui du regard social. Il se dessine et se devine.
Dans « Agatha », elle part le lendemain, dès l’aube, pour toujours, vers les frontières d’un nouveau continent pour faire taire la douleur d’un amour impossible, interdit. Et si ce lendemain était chargé de l’héritage de cet amour ? Et si le destin venait s’enrouler autour de ces deux protagonistes pour paver leur route d’une descendance ? « Héritage » commence donc au moment où « Agatha » s’achève. Non pas comme un début mais comme une fin. Une fin qui se trouve quand l’inceste peut enfin être vu du dehors…
À sa mort, Agatha laisse à ses jumeaux, le récit de son amour enfoui.
J’ai voulu mettre les mots de Marguerite Duras dans la bouche de ceux qui sont le fruit de cet invisible et poser la question de leur (de notre) capacité à être au monde.
Travailler sur l’inceste, c’est travailler sur la question du dicible, de l’acceptable et de l’avouable dans nos sociétés. Et la question n’est pas tant : « qu’est-ce qui n’est pas avouable et acceptable ? » que « de quelle nature est constituée ce fait pour qu’il soit inavouable et inacceptable ? ».
Elle et Lui vont recevoir cet héritage, le seul qu’ils puissent avoir et qu’ils attendent. L’héritage de leur origine. L’héritage du scandale intrinsèque qu’ils portent en eux et qui les constitue. Mais les mots que leur mère leurs a laissés en héritage, ces mots indicibles qu’il ne lui était pas possible de dire et qu’elle a donc écrits, ces mots de l’inceste, vont raisonner en eux.
Dés lors, comment exister lorsqu’on est issu de l’invisible ? Comment assumer ses origines lorsque la singularité au creux de laquelle nous évoluons dans le monde, repose en partie sur le scandale d’une union taboue ? Les jumeaux d’héritage se retrouvent tout simplement en lutte pour arracher au non-dit leur capacité d’être monde et, en dépit de l’indestructible amour qu’ils nourrissent l’un pour l’autre, il faut que cette lutte prenne un visage différent pour chacun. Elle sait, parce qu’elle les accepte, ses origines incestueuses ; tandis que lui, refuse, a toujours refusé de les voir. Si l’inceste ne peut être dit, comment la raison peut-elle en produire la condamnation ? Comment peut-on, lorsqu’on est le produit de cette union licencieuse, en construire une justification.
Prohibé de la quasi-totalité des communautés humaines, l’inceste est l’un des seuls interdits qui fasse figure de dénominateur commun dans l’imbroglio des cultures que la Terre porte en son sein. Serait-ce comme l’affirme Levi Strauss que sa prohibition « constitue la démarche fondamentale grâce à laquelle, par laquelle, mais surtout en laquelle, s'accomplit le passage de la nature à la culture» ? Serait-ce que l’inceste vienne cercler nos conditions d’homme de culture, au point de replonger dans la bestialité ceux qui ne se bornerait aux limites que la société lui assigne ?
Nous avons envie de questionner cet interdit considéré comme fondamental pour que l’homme passe d’un être de nature (appelé aussi primitif) à un être de culture (dit aussi développé). Il ne s’agit pas d’opposer la vision d’un pays « développé » à celle d’un pays « en voie de développement » car nous partons d’un point de vue culturel, or nous considérons que chaque pays est porteur d’une longue histoire et d’une culture développée c’est-à-dire riche et complexe. Ce sont ces cultures et leur propre rapport à la nature (au sens philosophique) qui nous intéresse afin de regarder ensemble notre patrimoine humain.
En se basant sur les travaux de Freud dans « Totem et Tabou » et le long travail de Lévi-Strauss d’un point de vue anthropologique, mais aussi du mythe d’Œdipe, et de poésie traditionnelle rwandaise, nous voulions soumettre à notre regard de jeunes artistes ce principe de base de société.
L’interdit de l’inceste est-il fondateur de société par nature ou par coutume ? Reste-t-il une ligne rouge derrière laquelle nous ne sommes que des animaux ?
Si comme Freud, on considère que cet interdit est universel à toute société humaine (des plus primitives aux plus élaborées), sa transgression est-elle porteuse de régression ?
Traditionnellement, au Rwanda, la préparation de l’enfant à la sexualité commençait très tôt et il n’était pas peu courant qu’adolescent, les garçons soient initiés par les femmes de la famille paternelle. Dès tout petit, des exercices étaient quotidiennement faits par la mère pour développer le sexe de l’enfant. Évidemment, ces coutumes sont tombées depuis longtemps en désuétude.
Parallèlement, l’histoire de la France est parsemée de couples incestueux, ne serait-ce qu’au deuxième degré. Il n’est pas rare encore aujourd’hui, d’entendre que des grands-parents étaient cousins, cousines. Dans les sociétés de castes (comme ce put être le cas dans la noblesse ou les familles royales), les mariés se trouvaient forcément liés de parenté plus ou moins éloignée.
Toutes les sociétés connaissent ou ont connu dans leur histoire des mariages entre frères et sœurs, cousins et autres parents. C’est pourquoi réunir à partir du texte de Marguerite Duras, une autre histoire, est une façon de se réapproprier ce thème pour en laisser sortir ce qu’il touche en nous.
Creuser dans le sens de ces problématiques, revient à chercher aux confins de l’ineffable, ce qui rend l’inceste si douloureux pour un frère et une sœur. Les amants incestueux ne vivent pas sous le sceau du secret, de la crainte que leur crime soit mis à nue du regard d’autrui, mais bien plus encore, tout se passe comme s’ils ne parvenaient, en eux-mêmes, à démêler les liens licencieux par lesquels leurs âmes s’entretiennent, à projeter des mots là où l’indicible est maître.
N’est-ce pas que le langage, tout comme la prohibition de l’inceste, est une condition nécessaire à l’avènement d’un homme de culture ? La condamnation de l’inceste permet de dissuader les individus de se blottir dans un entre-soi familial où nul mélange extracommunautaire n’est possible. A l’instar du langage, vecteur de communication entre les hommes, la prohibition de l’inceste stimulerait l’échange qui sert de fondement à nos sociétés. L’indicible à l’œuvre dans l’inceste ne découle-t-il pas de son incompatibilité avec un monde où le langage existe ?
Mais n’est-ce pas toutefois de leur commune normativité que la prohibition de l’inceste et le langage tirent leurs rapports antédiluviens ? De même que l’on accuse de charabia le poète qui décortique les mots pour révéler ce que le langage commun ne parvient à énoncer, de même s’adonner à l’inceste ne revient-il pas à trouer les carcans d’une norme ancestrale, à séjourner dans une pénombre que le langage ne peut éclaircir ?
La singularité des jumeaux d’héritage ne devient-elle pas dés lors aussi peu facile à vivre qu’intéressante, aussi scandaleuse que féconde.
Ainsi avec nos deux cultures, nos deux histoires, nos deux formes artistiques, nos deux points de vue, féminin et masculin, nous voulions mettre en miroir, à partir de nos contemporanéités, ce fondement sociétal.
Or, en reprenant intégralement un texte existant, nous courions le risque d’être enfermés par les préceptes d’une culture déjà construite et qui peine à douter d’elle même. Toutefois, bien que notre texte plantera ses racines sur Agatha, il prendra une tournure personnelle et singulière.
D’un travail de recherche (parcourant la sociologie, l’anthropologie et la psychanalyse, mais également les mythes et légendes), nous construirons une écriture au plateau, à partir d’improvisations tout en conservant des extraits du texte de Marguerite Duras.
Par ailleurs, nous souhaiterions intégrer au plateau des éléments techniques.
Tout d’abord la sonorisation des danseurs pour que les bruits des corps soient un voyage en soi et deuxièmement la vidéo. En partant du principe que les protagonistes traversent leur propre histoire en découvrant celle de leur conception, il nous parait intéressant de mettre en scène leur regard sur ce couple. Les détails que l’on analyse parfois et qui prennent une importance capitale. Deux mains qui se frôlent, un regard sur l’autre. Tout cela, nous souhaiterions le capturer en directe par le biais de la vidéo. Les comédiens jouent, analysent, regardent, jugent… Ils sont acteurs et réalisateurs du point de vue qui va petit à petit se construire tout au long de la pièce.
Catherine Decastel & Wesley Ruzibiza


